|
La
réussite pour tous !
Du
fantasme bon marché à la dure et médiocre réalité
d'un quotidien uniformément correct, cet article de Claude Boïocchi
nous incite à réfléchir et à mieux identifier
les signes d'une société en mal d'exploits.
Lidéologie de la réussite est partout. Elle transparaît
dans tous les secteurs de la société : lactualité
sportive, les magazines, les publicités
Tenter den
comprendre les mécanismes et les effets, cest déjà
soctroyer quelques instants de répit !
Modéliser lhomme moderne
Lacception moderne du terme « réussite » date
des années soixante, lorsque la psychologie dite positive émerge
aux Etats-Unis, dans une société capitaliste et matérialiste
qui cherche alors un second souffle. Pierre Sansot, philosophe et anthropologue
donnait récemment une définition très éclairante
pour cerner cette idéologie à loccasion dun
article sur le mode demploi des vacances réussies, dans le
magazine Elle du 1er juillet 2002 : « Une réussite se reconnaît
quand nous obtenons le résultat espéré. Ce modèle
vient souvent de la société, du milieu qui nous a formé
et auquel nous adhérons. Mais il nest pas sûr que ce
modèle soit conforme à ce que nous désirons réellement.
»
Une
Idéologie de la Réussite!
Tout se passe comme si les pays développées avaient basculé
dans une nouvelle forme de dynamique culturelle destinée à
remplacer les anciens repères (philosophiques, religieux, politiques,
etc.) par une idéologie de la réussite plus fonctionnelle
et donc plus rentable. Lévolution des techniques dévaluation
du comportement mises en place dans le cadre des sciences humaines permirent
ainsi didentifier les attitudes les plus récurrentes dun
individu de base, quil sagisse de sa façon de se nourrir,
de shabiller, de se divertir, de se déplacer, mais également
de ses relations sur le plan affectif, sexuel ou professionnel. On fit
pour cela prévaloir les outils danalyses issus des psychologies
positives ou comportementalistes américaines (PNL, analyse transactionnelle,
coaching en tout genre, etc.) afin de répertorier et de paramétrer
les critères dappréciations relatifs à une
vie privée et professionnelle réussie. Autant de grilles
danalyse élaborées pour rendre les individus performants
dans les domaines définissant lhomme moderne, et modélisées
par les acteurs de cinéma ou de séries télé,
les chanteurs, les sportifs, les hommes politiques, les grands patrons,
ces « people » dont on relate les faits et gestes avec minutie.
Soit un jeu dinfluences distractives et infantilisantes destinées
à détourner le sujet de ses véritables désirs
en lincitant au contraire à devenir à son tour un
super modèle, à linstar dune Loana « loftstorysée
» et violemment projetée dans les hautes sphères de
lélite médiatique du star système.
Bienvenu au club des gagnants!
Les médias jouent en effet un rôle primordial en matière
de vulgarisation des valeurs « positives » comme lefficacité,
la rentabilité, la performance, les records, la visibilité.
Tous ces critères contribuant à lentretien de systèmes
organisés comme la consommation de masse, la productivité
en entreprise et même le maintien de léquilibre social.
Nous cherchons donc à nous réaliser au sein dune société
qui désigne la marche à suivre pour atteindre des objectifs
censés nous définirent. De la même façon, on
produit des jeux et des gratifications de toute sortes : le Loto, qui
connaît un succès croissant, mais aussi les émissions
de télévision comme Le Bigdil, Qui veut gagner des millions
?, Koh Lanta, Loft Story, Rêve dun jour, etc., afin dentretenir
lespoir de réalisation en chacun de nous. Ne rappelle-t-on
pas quotidiennement aux téléspectateurs quun des éléments
de leur réussite pourrait consister à se payer un voyage,
un caméscope numérique ou une voiture afin de rendre fiers
leurs enfants et envieux leurs amis. Témoin, cette publicité
terrifiante pour un voyagiste qui nous prévient en ce moment dans
les couloirs du métro parisien : « On peut rater sa station
mais pas ses vacances ! ».
Léchec comme « un coup de tonnerre »
Face à cette dictature des gagnants, léchec na
évidemment plus sa place. Ainsi, Lionel Jospin, anéanti
par son échec politique lors des récentes élections
présidentielles emploie lexpression la plus figurative qui
soit, « cest comme un coup de tonnerre ! », pour qualifier
le brusque retour à la réalité qui le pousse à
démissionner soudainement et à disparaître du paysage
politique. Comme lillustre également létrange
contre-performance de léquipe de France de football en coupe
du monde, il ny a plus de place pour les perdants, puisque cette
société ne nous prépare quà la réussite.
Que dire enfin de cette enquête parue dans le magazine Liaisons
Sociales de juin 2002 , sur la course à la performance dans les
entreprises qui nhésitent plus à chasser les maillons
faibles grâce à des logiciels dévaluation de
plus en plus précis ! Une logique implacable qualifiée par
le sociologue Jean-Pierre Le Goff de « performance individualisée
», avec des employés qui se retrouvent confrontés
aux modèles de réussite quon leur impose.
Lire pour réussir
Cest sûrement pour pallier ce stress occasionné par
cette nouvelle idéologie que les ouvrages de Développement
Personnel occupent aujourdhui une place de plus en plus importante
dans nos librairies et nos supermarchés. Au fil des années,
ce courant littéraire a en effet su créer un langage très
particulier permettant aux auteurs de sadresser au grand public
pour linitier aux secrets de la réussite. Ne restez pas assis
sur le meilleur de vous-même, Ne vous noyez pas dans un verre deau,
Les clefs du succès, Sépanouir dans la vie professionnelle,
Réussir grâce à la concentration ou encore Naître
gagnant, sont autant de best-sellers qui napportent le plus souvent
que trois ou quatre jours de rêverie et de fantasme et qui ne débouchent
que fort rarement sur une véritable réalisation personnelle.
Ce langage de la réussite devenu outil de propagande à tous
les niveaux de la société, se propose de guider et de soutenir
chacun dans ses efforts personnels. «Jai imaginé comment
seraient mes enfants, le salaire faramineux que je ferais et la maison
dans laquelle je vivrais
Un an et demi plus tard je recevais chez
moi léquipe de Life magazine qui venait minterviewer
sur les moyens que javais utilisés pour opérer des
changements aussi spectaculaires dans ma vie(1) . » : un discours
fascinant et souvent irrésistible, exploité par des auteurs
peu scrupuleux qui prétendent dévoiler les secrets dune
vie réussie.
Claude Boiocchi.
en
savoir plus
(1)
Anthony Robbins, Léveil de votre puissance intérieure,
Le Jour Editeur, 1993

|